Les mirages de la société sans travail


 

Certains n’hésitent pas à tirer les conséquences d’une substitution générale de l’homme par la machine. Pour eux, le problème de la création des richesses est résolu, il ne s’agit plus que d’un problème de répartition des richesses. Il est entendu qu’il n’est pas souhaitable que seule une élite profite des richesses produites, d’une part pour éviter la révolte des laissés pour compte, d’autre part parce qu’il faut bien entretenir l’économie par de la consommation. Aussi envisage-t-on d’ores et déjà, çà et là, de mettre en place un revenu minimum universel, qui permettrait d’assurer un niveau de vie minimum à chacun même s’il ne trouve plus de travail rémunéré.

On reconnaît là la manière dont le gouvernement romain avait réglé l’existence de la plèbe urbaine, inemployable et oisive, les terres appartenant aux patriciens et le travail étant réservé aux esclaves. Le peuple recevra donc gratuitement panem et circenses.

Mais s’il est difficile d’organiser matériellement une société sans travail, il ne l’est sans doute pas moins de la penser.

Le chômage forcé sera-t-il libérateur ou aliénant ? La justification traditionnelle du machinisme et de l’automatisme est de libérer l’homme des tâches pénibles ou répétitives – tout en coûtant moins cher. C’est donc qu’on distingue le travail pénible du travail non pénible. Dès lors, comment justifie-t-on (autrement que par la considération de son coût) l’élimination d’un travail humain non pénible ? Faudra-t-il décider que tout travail, puisqu’il représente une contrainte, a vocation à être éliminé ?

Hegel a souligné la valeur civilisatrice du travail, en tant que tel, indépendamment de son produit. « Le Maître, qui ne travaille pas, ne produit rien de stable en dehors de soi. Il détruit seulement les produits du travail de l’Esclave. Sa jouissance et sa satisfaction restent ainsi purement subjectives : elles n’intéressent que lui et ne peuvent donc être reconnues que par lui ; elles n’ont pas de « vérité », de réalité objective révélée à tous. Aussi, cette « consommation », cette jouissance oisive de Maître, qui résulte de la satisfaction « immédiate » du désir, peut tout au plus procurer quelque plaisir à l’homme ; elle ne peut jamais lui donner la satisfaction complète et définitive. Le travail est par contre un Désir refoulé, un évanouissement arrêté ; ou en d’autres termes, il forme et éduque. Le travail transforme le Monde et civilise, éduque l’Homme. L’homme qui veut – ou doit – travailler, doit refouler son instinct qui le pousse à « consommer » « immédiatement » l’objet « brut » ».

Admettons néanmoins que le travail humain devienne une simple option, et que l’on puisse toujours travailler si on le souhaite, et supposons que ce travail soit toujours rémunéré. Nécessairement il ne le sera que par décision de son bénéficiaire, puisque celui-ci a par hypothèse toute latitude pour le faire exécuter le à moindre frais par une machine. Dans ce cas, l’échange s’apparente aux transactions des petites filles qui jouent à la marchande avec de la fausse monnaie.

De plus, qu’il soit bénévole ou rémunéré, le travail humain sera nécessairement soumis à un contrôle sévère, voire une rectification par les machines. Car il sera moins parfait que le standard acceptable, et potentiellement jugé dangereux par une société obsédée de sécurité et de responsabilité juridique.

Des transactions infantilisées, un contrôle sécuritaire permanent des actes humains par les machines: où sont la liberté et la dignité de l’homme ?