Comment la Big Tech impose l’IA dans nos écoles


La critique de la technologie par l’Education Nationale, qui précise que l’usage des écrans personnels a des effets néfastes sur la concentration, la socialisation et l’esprit critique des élèves, est une critique de surface
Dans la pratique, elle encourage la numérisation à marche forcée, de l’école et de la pédagogie. Cela passe par l’équipement et par la formation des nouveaux enseignants engagés à utiliser l’IA.

En avril 2024, la commission Enfant et Ecran, commandée par Emmanuel Macron  affirmait dans son rapport « À la recherche du temps perdu » : 

« Les écrans en tant que technologie présentent aujourd’hui des risques établis par la science sur certains aspects de la santé physique des enfants et des adolescents: Il se dégage un consensus très net, sur les effets négatifs, directs ou indirects, des écrans sur le sommeil (altération qualitative et quantitative), sur la sédentarité, le manque d’activités physiques et les risques de surpoids voire d’obésité (avec en cascade les pathologies qui en découlent), ainsi que sur la vue. »

Pourtant,
2025: Appel à projets de l’éducation nationale de 20 millions d’euros pour développer l’IA à l’école (pour les enseignants dans leur pratique quotidienne et les élèves du 2nd degré)
2026: Usage de l’IA comme outil valorisé dans la formation initiale des futurs professeurs.

Voici un état des lieux de la santé de nos jeunes :

  • 1/3 des 0-3 ans passe leur repas devant les écrans, comportement addictif même chez les plus petits. Baisse de la lecture corrélée avec le premier smartphone 1
  • Enfants de plus en plus jeunes devant les réseaux sociaux, même des maternelles sont devant les réseaux sociaux, souvent par l’intermédiaire d’un aîné. Harcèlement devenu très sexuel par l’usage des réseaux et rendu possible par les écrans 2
  • Hausse de 2 % tous les ans du nombre d’adolescents de 16 à 18 ans atteints d’un diabète de type 2 et augmentation chaque année de 15 à 17 % d’enfants obèses en lien avec la sédentarité3
  • « Une étude montre que les enfants en surpoids, entre 4 et 12 ans, vont tous avoir un accident cardio-vasculaire avant 40 ans. » Professeur Carré de la fondation en recherche cardio-vasculaire de l’Institut de France
  • Un Français sur deux sera myope en 2050 4
  • Sentiment d’isolement chez les adolescents pouvant déboucher sur le syndrome d’ Hikikomori (état d’une personne qui évite toute participation sociale en raison de différents facteurs et causes et qui reste cloîtrée en permanence chez elle pendant plus de six mois)
  • Troubles de l’attention, du langage, de la motricité fine

Des médecins et des parents alertent, et des commissions ont lieu5.

Pourquoi entendons-nous, dès lors, des discours d’experts mandatés par le gouvernement, vantant les vertus du numérique dans la pédagogie ou celui du bon usage du numérique et des écrans à l’école pour les jeunes ?

Pourquoi l’Education Nationale investit-elle dans l’IA ?

Pourquoi autant de numérique à l’école sans qu’aucun effet positif n’ait été prouvé ?

Se pourrait-il qu’il y ait des liens financiers entre la Tech et ces experts sur la cognition travaillant dans des laboratoires publics?

Eh bien, « le ver est dans le fruit ». Il existe un discours rassuriste sur les écrans, visant à relativiser leurs risques, afin de nous faire reculer quant à nos doutes et nos inquiétudes. Il ressemble à celui que nous entendions sur le tabac et l’alcool: « On est tous responsables de nos actes », discours de l’individualisme poussé. Or ici c’est un problème collectif et de santé publique.

L’enquête de Marie Dupin, de la Cellule Investigation de Radio France, met à jour la proximité entre l’univers de la Tech et les laboratoires publics du CNRS et de la Sorbonne. En voici quelques cas d’école, directement tirés de son enquête : « Écrans éducatifs et sciences cognitives : comment la big tech investit l’école » 

La journaliste prend comme premier exemple, Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation et directeur d’un laboratoire au CNRS. Ce chercheur, qui relativise les risques liés aux écrans, n’a pourtant entrepris aucune enquête sur les dangers des écrans. Ce n’est pas son sujet. L’étude qui démontrerait que les garçons, qui jouent aux jeux vidéo, sont meilleurs en lecture, n’existe pas au moment de sa déclaration en 2020 et ne donnera pas de résultats significatifs lors de son élaboration deux ans après par un autre laboratoire.

Grégoire Borst forme également des enseignants, 5000 chaque année, et leur affirme (d’après une professeur ayant suivi sa formation) que le temps d’exposition joue pour une part très minime sur l’attention et qu’il ne faut surtout pas supprimer le support numérique si le contenu est de qualité. Il est pourtant cosignataire du rapport Ecran Enfant, qui présente les effets négatifs directs et indirects des écrans sur la santé.

Marie Dupin, remarque également que le laboratoire de Grégoire Borst est financé par Nathan (édition qui développe les supports numériques) et par INFRAVIA, un fonds d’investissement qui investit dans les Data Center. Par ailleurs, une de ses collaboratrices travaille désormais pour une start-up qui développe l’IA pour les expériences du laboratoire de Grégoire Borst.

La cellule d’investigation cite également Franck Ramus, ingénieur français, chercheur en sciences cognitives et directeur de recherche au CNRS. Il estimait, quant à lui, que l’impact des écrans était à la marge et n’appelait pas à une démarche de santé publique. Ce chercheur est également membre du conseil scientifique de l’Education Nationale, organisme qui donne son avis en matière d’éducation. L’entreprise avec laquelle il a collaboré pour la création d’une plateforme numérique pour les enseignants a emporté l’appel d’offre de l’Education Nationale. La plateforme n’a finalement pas vu le jour, mais les données récoltées par le chercheur ont servi à améliorer les outils en IA pédagogique de la start-up DIDASK.

La Big Tech dépense en lobbying jusqu’à 10 millions d’euros par an, passe par des fonds d’investissement et des start-ups pour avoir une bonne image. Mais il s’agit bien de Google, de Meta, de Microsoft…

La chercheuse Séverine Erehl, de l’université Rennes 2, qui a participé à l’expertise de l’ANSES (agence nationale de la sécurité sanitaire) sur les dangers des réseaux sociaux, et qui a cosigné le rapport Ecran Enfant, vante pourtant les vertus de l’usage du numérique dans les outils pédagogiques. Elle certifie que cela peut, par exemple, aider les enfants de maternelle à mieux écrire. Cette chercheuse fait référence à l’outil numérique KALIGO développé dans son propre laboratoire en partenariat avec une entreprise de la Tech: SCRIPT&GO. Elle a mené une expérimentation sur 1000 élèves français qui ont passé des tests sur tablette ou sur papier en présence d’ingénieurs et dans les locaux de l’entreprise Microsoft, qui se cache derrière la start-up SCRIPT&GO

Le but de cette expérimentation, selon Marie Dupin, n’est pas seulement de créer une application pour aider les élèves, mais aussi de comprendre comment capter leur attention. On retrouve ces deux buts dans les documents techniques de l’appel d’offre de 2015 qui a donné lieu à 6 millions d’euros d’argent public de subvention.

Qu’est-ce qui se cache derrière toute cette immense toile d’araignée ? Très certainement des enjeux financiers, mais aussi des enjeux cognitifs pour nos enfants avec comme point capital : la liberté de penser et la surveillance des données.

Isabelle Lamm

Notes

1 Gisèle Apter, pédopsychiatre

2 Stéphanie Dembak-Dijoux, adjointe mairie du 19ème

3 Fondation sur la recherche cardio-vasculaire Institut de France

4 Institut Français de la Myopie

5 Par exemple la commission d’enquête sur les effets psychologiques de Tik Tok sur les mineurs, rapporteure : Laure Miller


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