Je suis devenu professeur de français, professeur de lettres, et même de belles lettres, comme on disait jadis, parce que je crois que rien ne nous humanise mieux que de frayer chaque jour, par la lecture, avec le meilleur de l’esprit humain, cette lente imprégnation, comme l’huile dans le bois, de la sagesse des autres en nous.
C’est parce qu’il côtoie quotidiennement des élèves qui font rédiger leurs devoirs par ChatGPT au lieu de s’y appliquer personnellement, que Gaultier Bès, normalien et agrégé de lettres, a décidé d’écrire « La Vie Machinale » (Editions Desclée de Brouwer). Et aussi parce qu’il entend, çà et là, les voix d’enseignants qui jettent l’éponge, prétendant qu’« il est vain de vouloir interdire l’IA ».
Or, pour cet esprit pétri d’humanités classiques, l’IA est tout le contraire de ce qui est souhaitable :
Il nous faut ralentir, l’IA va tout accélérer. Il nous faut discerner, elle va nous décérébrer. Il nous faut décroître, elle va doper la production. Il nous faut simplifier, elle va tout sophistiquer. Il nous faut reprendre contact avec la terre nourricière, elle nous propulse dans les étoiles. Il nous faut assumer nos limites existentielles, elle n’a de cesse de les faire imploser. Il nous faut mieux répartir les richesses, elle intensifie les inégalités. Il nous faut retrouver du sens commun, elle nous enferme dans des bulles. Au moment où l’histoire humaine doit retrouver un sens, elle proclame notre obsolescence.
« La Vie machinale » pourrait être notre bréviaire. C’est un cri contre l’intelligence artificielle, « ce monstre incontrôlable », contre le cynisme de ceux qui la fabriquent et l’aveuglement de ceux qui la tolèrent.
Cet essai, admirablement construit, rejoint les rares synthèses philosophiques clairvoyantes actuellement disponibles en librairie sur l’Intelligence Artificielle. Tous ceux qui hésitent à embrasser la « vie machinale » façon 1984 que nous réserve l’IA, trouveront dans le livre de Gaultier Bès un réconfort et de bonnes raisons d’entrer dans la Résistance.
Nous avons eu le privilège de pouvoir échanger quelques propos avec l’auteur :
– Gaultier Bès, le message de votre livre est très axé sur le devenir et la formation des jeunes générations, thèmes chers au professeur et pédagogue que vous êtes.
A l’heure où les machines menacent de se substituer à la pensée et à l’action des hommes, pensez-vous qu’il faille revoir le contenu, la méthode et surtout les objectifs de l’enseignement scolaire et universitaire ?
G.B. : C’est une question vaste et difficile, mais j’aurais tendance à dire que dans un monde où les révolutions technologiques s’enchaînent, le plus sage est d’en rester aux méthodes qui ont fait leurs preuves. Le développement des IAG est si rapide que personne, de l’aveu même des ingénieurs de Big tech, ne peut savoir où l’orientation professionnelles en sera dans dix et a fortiori dans vingt ans et quelles compétences seront capitales pour intégrer le marché du travail. En revanche, de l’histoire de la pédagogie aux neurosciences, nous commençons à avoir un certain recul sur le déploiement de l’intelligence humaine. Et nous savons quelles manières d’être, quelles « compétences sociales » rendent la vie humaine intéressante et belle !
La finalité de l’enseignement, c’est de transmettre des savoirs et des savoir-faire. Il convient donc de continuer à développer les facultés d’apprentissage (compréhension, mémorisation…) et de créativité chez les élèves et les étudiants. Même si certains, hélas, seront contraints ou préféreront déléguer des tâches cognitives et pratiques fondamentales à des robots, ils sauront faire sans, autrement. Qui peut le plus peut le moins : si vous avez de bonnes capacités de lecture, d’analyse, de rédaction, vous n’aurez aucun mal à prompter !
Il n’est sans doute pas aberrant que les contenus et les méthodes pédagogiques évoluent, pourvu que les technologies ne soient pas invasives et ne se substituent pas à l’effort humain. Ecrire à la main, par exemple, est certes plus lent, mais bien plus fécond cognitivement que taper sur un clavier ou, pire, dicter un texte à un robot, ou, pire encore, se contenter de donner quelques indications à un « agent conversationnel ». J’ai beau utiliser souvent moi-même en cours un vidéo-projecteur, il s’agit toujours de faire lire, écrire, réfléchir mes élèves, de manière à ce qu’ils sachent, par eux-mêmes, analyser des documents, synthétiser des informations, structurer leurs pensées, faire face à des textes, des problèmes, des exercices exigeants. En éducation aussi, rien ne vaut le circuit court : quoi de plus émouvant qu’un élève qui, en s’y confrontant, découvre, par ses propres moyens, dans une salle de classe, le génie d’un Archimède ou d’un Homère !
– Olivier Babeau et Laurent Alexandre ont récemment écrit un livre, dans lequel ils expliquent qu’à l’heure de l’IA, faire des études ne sert plus à rien. Que leur répondez-vous ?
G.B. : Leur livre est intéressant et met bien en valeur les risques de démission cognitive de la généralisation de l’IA. Ils postulent qu’elle ne fera qu’accentuer les inégalités : ceux qui l’utiliseront bien seront plus intelligents ; ceux qui l’utiliseront mal plus stupides… Ils annoncent la fin de la rente universitaire : dans un monde en perpétuel changement, vos diplômes ne suffiront plus à assurer votre avenir professionnel ; il faudra sans cesse actualiser ses connaissances, transformer ses compétences, etc. Anticipant le remplacement de nombreux emplois par les robots, ils invitent leur lecteur à se préparer à tirer leur épingle du jeu en changeant de stratégie et en apprenant à collaborer au mieux avec les IA. Dans l’ordre actuel des choses, et d’un point de vue strictement pragmatique, il est possible, hélas, qu’ils aient raison.
Mais comme souvent, on glisse subrepticement de la description à la prescription. Le monde qu’ils prétendent décrire objectivement, froidement, est aussi celui qu’ils appellent de leurs vœux ! Leurs prophéties dès lors sont auto-réalisatrices : si on vous fait croire qu’une évolution est irrésistible, elle le devient… faute de résistants !
Ma perspective est tout autre : dans la mesure où je ne crois pas à la fable du bon usage des IA qui l’emporterait sur les mauvais, je préfère valoriser l’effort intellectuel pour tous! Il y a une grande naïveté dans les modes technologiques : on a cru, à chaque fois, que l’intégration à l’école des dernières technologies allaient démocratiser les savoirs, régler les problèmes de fond, alors qu’ils les ont parfois aggravés, par leur effets contre-productifs et par leur coût qui a empêché d’autres investissements plus utiles. Même dans l’hypothèse où certains usages pédagogiques de l’IA seraient vraiment intéressants – ce dont je doute fort -, leur reconnaissance par le système scolaire serait désastreux, car les parents se trouveraient délégitimés à en freiner ou à en bannir l’usage chez eux. L’école est prescriptive. On sait que la tolérance, et parfois même l’utilisation, des smartphones dans les établissements scolaires a exercé une pression terrible sur les parents, qui ont perdu un allié (et gagné un adversaire) dans la lutte contre la surexposition de leurs enfants aux écrans. Il serait bon qu’on ne répète pas avec l’IA l’erreur qu’on a faite avec le portable…
Du papier, un crayon, et pensez jeunesse !
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