Un avocat qui se pose des questions sur l’utilisation de l’IA dans les professions juridiques

Un entretien avec Me Vincent Brengarth

Vincent Brengarth, pouvez-vous retracer rapidement votre parcours ?

Avocat au barreau de Paris depuis 2015, j’exerce essentiellement en matière de droit pénal et dans la défense des libertés publiques. Je suis associé au sein du cabinet Bourdon & Associés, internationalement reconnu, en particulier pour sa pratique du droit pénal international. Je suis également l’auteur de plusieurs essais en rapport avec mon exercice professionnel : « Violences policières. Le devoir de réagir », Collection Tracts (no38) Gallimard avec mon associé Wiliam Bourdon. « Revendiquons le droit à la désobéissance » avec Jérôme Hourdeaux aux éditions Fayard ; « À armes inégales » aux éditions Dialogues et « Défendre l’impossible : récit immersif d’un procès de justice antiterroriste » aux éditions Michalon.

Depuis que vous avez commencé à travailler, avez-vous vu des changements de votre pratique et de celle de vos collègues et confrères du fait de l’IA ? Lesquelles ?

La profession est confrontée à une mutation profonde car l’IA se généralise à une vitesse phénoménale. Cela rend la nécessité de s’adapter indispensable. Dans de plus en plus de structures, un nombre croissant d’écrits (par exemple des correspondances) sont rédigés en s’appuyant sur l’IA, par exemple via ChatGPT. Les éditeurs juridiques ont également parfaitement intégré la nécessité de développer des outils recourant à l’IA. Elle peut servir à la réalisation de recherches et, de plus en plus, à la rédaction d’actes juridiques. Ce n’est, de mon point de vue, qu’une question de temps pour que l’IA propose des modèles d’écritures (assignations, conclusions) juridiquement fiables. L’un des enjeux est aussi de pouvoir se doter des outils les plus performants et par conséquent d’avoir la capacité d’assumer les couts qu’ils peuvent engendrer. L’apparition de l’IA dans notre pratique professionnelle s’exprime également sous d’autres formes : des lettres de motivation que nous pouvons recevoir, mais aussi et surtout son utilisation par des clients. Ces derniers peuvent questionner des analyses, parfois même venir avec une solution clé-en-main qu’ils pensent appropriée, par exemple, en matière pénale, avec les qualifications juridiques applicables aux faits qu’ils entendent dénoncer.

Emploi : Quelles conséquences cela a t-il dès maintenant sur le recrutement dans les cabinets d’avocats ? Et qu’est-ce qui est prévisible dans l’avenir ? Quel impact sur les juniors ?

Il est encore difficile de mesurer toutes les conséquences de l’IA mais les tâches qui étaient hier confiées à des juristes en formation peuvent désormais être accomplies par la technologie, en l’espace de quelques secondes. En fonction des profils, les juniors peuvent soit se fier parfois aveuglement à l’IA soit, parce qu’ils ont les formations qui le permettent ou un esprit critique suffisant, l’utiliser uniquement comme un outil complémentaire à employer avec prudence.

Qualité de travail : quel impact sur l’intensité du travail et sa pénibilité ? L’IA va t’elle décharger des taches fastidieuses (lesquelles ?) en améliorant la qualité de vie au travail, ou va t’elle déquallifier et intensifier le travail en transformant les avocats en vérificateurs des textes produits par l’IA ?

J’ai la chance d’avoir un métier passion et il serait, de mon point de vue, assez déplacé de parler de « pénibilité », en comparaison par exemple avec des ouvriers, même si toute profession comporte son lot d’obligations et de contraintes. Je conçois qu’elle puisse faciliter l’accomplissement de certaines tâches répétitives mais je pense qu’elle va également et immanquablement nourrir une dépendance. L’humain finit toujours plus ou moins par se reposer sur les technologies nouvelles. La tentation peut désormais être grande, avant même de s’interroger sur telle ou telle problématique juridique, d’interroger l’IA qui livre une solution toute faite. Bien sûr, on peut voir le bon côté des choses, en concevant l’IA comme un facteur de meilleure accessibilité du droit. C’est peut-être vrai mais elle livre des données brutes dont la fiabilité doit nécessairement être questionnée, soit parce que certaines informations, comme des références jurisprudentielles, seraient fausses, soit par ce qu’elle se livrerait à une mauvaise analyse, soit aussi parce que les pistes qu’elle proposerait ne correspondraient pas à la réalité de la pratique judiciaire.

Aujourd’hui, les avocats qui disposent d’un socle de formation antérieur à la généralisation de l’IA peuvent facilement l’appréhender comme étant un outil supplémentaire à disposition. Elle livre des informations qui, examinées puis sélectionnées, peuvent compléter ou enrichir un raisonnement. Je pense qu’il en ira autrement pour les jeunes générations qu’il faudra par exemple convaincre de la nécessité d’apprendre le droit, alors que l’IA pourrait donner l’impression que cet apprentissage serait vain. Elles n’auront en effet pas connu autre chose.

C’est finalement paradoxal car plus l’IA va se développer, et plus elle proposera des solutions complexes, plus, dans le même temps, parce qu’elle aura nourri une dépendance, un certain nombre de juristes seront dans l’incapacité de la questionner.

J’ajoute que la période que nous traversons est propice à une remise en cause des expertises, des informations et des savoirs. Il y a donc, à travers l’IA, une remise en cause fonctionnelle qui pourrait se poser, dans le domaine judiciaire comme dans d’autres. Je pense que cela est aussi de nature à concourir à une perte de sens global sur ce qui nous définit et sur la manière dont une société se structure.

L’utilisation de l’IA dès les études de droits ne risque t-elle pas de faire baisser les compétences des futurs juristes et de diminuer leur esprit critique ?

Une vision idéaliste inciterait à considérer que l’IA peut accroitre le niveau des connaissances accessibles et donc susceptibles d’être maitrisées. Or, de mon point de vue, le droit ne repose en rien sur une restitution mécanique des connaissances. C’est l’accumulation des connaissances théoriques, mais aussi pratiques, qui forge une capacité de raisonnement. Parce que l’IA présente le risque de dévaluer le rapport à la connaissance, elle entrave nécessairement la capacité de raisonner. Et si vous perdez la capacité de raisonnement, c’est votre propre plus-value qui est menacée.

On peut craindre une société où les juristes deviennent de simples opérateurs de l’IA. Cela influera également sur notre capacité à innover et à repenser la norme.

Quelles conséquences pour le droit lui même ? Y a t’il un risque de déshumanisation du droit et d’automatisation croissante , allant, pourquoi pas, jusqu’à des jugements automatiques ? Avec quels risques ? D’un autre côté, cela va t’il faciliter l’accès au droit en diminuant les délais et les coûts pour les justiciables ?

Le risque, c’est précisément que l’IA soit perçue comme une solution à l’engorgement des juridictions, plutôt que d’augmenter les moyens humains. Cela peut peut-être s’entendre pour certains contentieux où les questionnements seraient identiques mais, de manière générale, le droit a besoin de rester profondément humain. En particulier en matière pénale, certains comportements ne peuvent être appréhendés en faisant abstraction de la manière dont les individus se sont construits. Or, le procès laisse aussi part à l’instinct. Il serait totalement vain de chercher à plaquer une solution toute faite sur telle ou telle situation, une décision est aussi le résultat d’une addition de facteurs qui ne se résument pas à des arguments juridiques ou à des documents. Or, cette part d’indivisible, mais aussi d’invisible, échappe nécessairement à l’IA qui a besoin d’être renseignée et informée.

Il faut bien comprendre que l’IA intervient à un moment où de plus en plus de procédures sont écrites et dématérialisées. Elle accélère donc une mécanique de déshumanisation.

Il faut aussi se poser la question du pourquoi ? Quel sens donné à une meilleure « productivité », un meilleur traitement, si nous devenons asservis à la technologie ? Nous en revenons à la question de ce qui fait que nous formons une société. Il faut affronter la réalité en face, si cette technologie présente des bienfaits, elle est aussi considérablement énergivore et va profondément bouleverser notre capacité à réfléchir et donc nos interactions.

Quelles sont les questions juridiques nouvelles posées par la généralisation des IA dans la société ? Comment peut-on défendre les dorits des citoyens et professionnels face à l’IA et aux multinationales de la Tech ?

Parmi les questions nouvelles que l’IA pose, c’est celle du rapport au secret. A plus forte raison en matière pénale où il peut exister un secret de l’enquête ou de l’instruction, comment garantir que des informations ne soient pas versées dans les abysses des serveurs et rejaillissent tôt ou tard ?

De plus, si nos juniors, nous-mêmes, nous rendons dépendants quid de la source/du contenu de la donnée ? Un acteur majeur de l’IA pourrait provoquer une modification du contenu sans que nous n’ayons plus la main sur la source de cette même modification. Cela engendre une menace encore supérieure à l’hyper concentration des médias.

Défendre les citoyens, c’est faire preuve de pédagogie sur les droits, les outils permettant la préservation des données. La difficulté, c’est que, dans un marché mondialisé, l’IA s’impose et que son émergence n’a pas été assez anticipée par les pouvoirs publics. Ils sont également pris dans leurs propres contradictions, entre le fait de devoir questionner la technologie (ce qu’illustre encore récemment le dispositif Portable en pause) et la mise en place de politiques incitatives comme le « Choose France pour les data centers ».

De manière plus générale, quelles professions vont-elles être selon vous fortement impactées par l’IA, quelles conséquences pour le marché du travail ?

C’est le secteur tertiaire qui m’apparait principalement menacé. Il faut rappeler que le tertiaire représente en France 80% des emplois. Je pense que des domaines comme la communication, l’information, l’enseignement, les activités de conseil, la comptabilité… sont particulièrement concernés.

Un certain nombre d’entreprises annoncent déjà des suppressions d’emplois en lien avec l’IA. J’ai du mal à comprendre qui peut se satisfaire d’une telle situation et, surtout, ce que les pouvoirs publics, obnubilés par certaines considérations, notamment sécuritaires, prévoient. Force est de constater que beaucoup ne comprennent pas qu’en recourant à l’IA, ils se font indirectement complices de la destruction d’emplois, aujourd’hui peut-être ceux d’autres personnes, les leurs demain. Cela ne peut que favoriser, à terme, des logiques de repli et accentuer le risque que le travail, à tout le moins intellectuel, ne puisse plus être facteur de mobilité sociale, parce que dévalué par la technologie.


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