Jean-Michel Besnier : « Ce n’est pas être réactionnaire… »

… que d’aborder l’amélioration qui prétend résulter des NBIC comme la traduction d’un parti pris (idéologique, politique, industriel, civilisationnel…) sur le format que l’on voudrait imposer à l’humain – un parti pris en tant que tel discutable. »

 

Malgré son titre « commercial », le petit livre de Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier « Les Robots font-ils l’amour ? » (Dunod, 2016) contient les éléments d’une profonde réflexion sur le transhumanisme en général et l’Intelligence Artificielle en particulier.

Il s’agit en effet non pas tant d’un commentaire sur la science qui se fait que d’une réflexion prospective sur le monde que nous prépare la technique et d’une critique vigoureuse du mouvement qui lui donne aujourd’hui un contenu politique et idéologique : le transhumanisme.

Pour Jean-Michel Besnier, cette idéologie est fondamentalement viciée parce que les transhumanistes veulent en fait « éviter l’inconvénient qui s’attache à toute vie, à savoir l’aventure et la liberté. »

Citons quelques extraits éclairants de ce dialogue entre deux personnalités qui, dans le panorama médiatique français, se distinguent par leur lucidité :

 

Sur le réductionnisme de l’idéologie transhumaniste

Jean-Michel Besnier : « Je redis mon attachement au rôle humanogène dévolu à la technique, mais j’exige aussi la préservation de la dimension symbolique, propre à l’espèce humaine, [à savoir] le langage, condition de l’art politique. […] L’objection du chiffre contre la réflexion argumentée est emblématique d’une évolution des technosciences qui écarte les langues de culture pour ne garder au mieux que les signaux et codages qui lui restent nécessaires. »

«  L’amélioration de l’espèce humaine n’est pas l’augmentation des performances et des facultés des individus, sauf à vouloir animaliser ou machiniser l’humain en le soumettant à la mesure, ou en le réduisant aux algorithmes et aux métabolismes dont se délectent la culture du numérique et les GAFA. »

 

 

Sur la fusion homme-machine

Laurent Alexandre : « Pour être à la hauteur des automates, certains dirigeants de Google proposent de nous hybrider avec l’IA : devenir cyborg pour ne pas à être dépassé par l’IA ! […] Paradoxalement, l’ultime outil de l’humanité pour éviter sa vassalisation serait ainsi l’instrument de son suicide. »

JMB : « Le transhumanisme affiche son mépris pour la dimension symbolique de l’existence de l’être désirant. La fusion avec la machine est la version la plus brutale du cynisme qui consiste à supprimer en l’humain toutes les ressources qui lui ont permis de grandir (« tout ce qui ne me tue pas me fait grandir », comme dit Nietzsche) et d’aimer (la conscience de l’éphémère est au principe de toute ouverture sur l’autre que soi). »

 

 

Sur la concurrence de l’IA

JMB : « En réalité, la menace couve depuis longtemps : depuis la révolution industrielle, la machine apparaît comme responsable du sentiment d’impuissance que les humains éprouvent de plus en plus. Elle est un facteur de mésestime de soi, la cause de cette « honte prométhéenne d’être soi » décrite par le philosophe autrichien Günther Anders. Mais, comme si les manufactures et les automates de tout poil ne suffisaient pas, la machine paraît s’être aujourd’hui accaparée l’intelligence, et les jeux sont faits : elle va nous remplacer dans ce que nous avons de plus spécifique, de plus gratifiant et donc, elle nous condamne à disparaître progressivement. »

LA : « Les algorithmes ne vont pas nécessairement nous tuer mais ils créent une situation révolutionnaire. L’IA va nous faire basculer dans une autre civilisation où le travail et l’argent pourraient disparaître. L’IA est longtemps restée un sujet de science-fiction. Elle est désormais une simple question de calendrier : l’explosion des capacités informatiques (la puissance des serveurs informatiques a été multipliée par un milliard en trente et un ans) rend probable l’émergence d’une IA supérieure à l’intelligence humaine dans les prochaines décennies. »

 

Aurons-nous le courage de regarder la réalité en face ?

Laurent Alexandre montre bien que les intellectuels se laissent régulièrement surprendre du fait de leur incapacité à prendre au sérieux les utopies, et en particularité, actuellement, l’utopie posthumaine des humains augmentés. Au risque de laisser se développer un nouveau totalitarisme « soft ».

JMB « Biototalitaire, le monde le sera au fur et à mesure qu’il fera triompher l’obsession technoprogressiste pour la seule survie, pour une longévité sans fin(alité), pour une individuation biologique privée de la dimension symbolique qui fait l’existence humaine. »

« La régulation des technologies d’amélioration de l’humain n’évitera pas l’examen de ces conséquences socio-anthropologiques et elle devra faire droit aux questions philosophiques : faut-il vouloir supprimer le hasard dans la condition humaine ? »

« Je préfère me demander si une limite doit être opposée à la perfectibilité humaine. Autrement dit : faut-il refuser, à un moment donné, de poursuivre la quête d’un progrès, au risque de bloquer l’histoire humaine ? […] Ce n’est pas être réactionnaire que d’aborder l’amélioration qui prétend résulter des NBIC comme la traduction d’un parti pris (idéologique, politique, industriel, civilisationnel…) sur le format que l’on voudrait imposer à l’humain – un parti pris en tant que tel discutable. »

 

Pour agir

L’humanité est confrontée à de grands défis mais les gouvernements sont dépassés par les acteurs du numérique. La technologie est plus forte que la loi, c’est elle qui structure la société.

LA : « Face à la déferlante de la Silicon Valley, l’Etat est sidéré et piétine à la vitesse d’un sénateur. »

JMB : « Admettons donc que la technologie soit a priori incapable de s’autolimiter : on dit en effet qu’elle est le lieu de l’expression de la démesure dont les humains sont capables. Elle ne peut recevoir de frein que de l’extérieur, c’est-à-dire qu’il lui faut être tempérée par ce qui relève de la réflexion et du symbolique (la communication politique). »

LA : « L’Ecole jouera un rôle central dans la préparation à ce qui s’annonce devant nous. […] Les trois piliers de l’Ecole sont à refondre : le contenu, la méthode et le personnel. Il faudra, d’abord, réhabiliter les humanités et la culture générale, puisque vouloir concurrencer les machines sur les matières techniques sera bientôt dérisoire. »

 

Nous ne pouvons que nous réjouir de voir le débat porté enfin sur le plan des valeurs anthropologiques que nous défendons à travers l’AFCIA, et formulé en des termes qui sont pratiquement les nôtres.


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