25/04/16 – Les « jobs à la con », prémices de la fin du travail ?

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25/04/16 – Les « jobs à la con », prémices de la fin du travail ?

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Un article du « Monde » du 24 avril 2016, par Lorraine de Foucher et Nicolas Santolaria, donne à réfléchir sur la prolifération des « jobs à la con » (bullshit jobs en anglais) dans les entreprises grandes et petites. De plus en plus de jeunes salariés sont en effet confrontés à des métiers ennuyeux, aux contours mal définis, et dont l’intitulé comporte de préférence de pompeux anglicismes.

Jean a fait une prestigieuse école en trois lettres, pour aller contrôler la gestion d’une société en quatre lettres. « Je mets des chiffres dans des cases, et je compte. Parfois, je compte même les cases pour m’amuser. C’est quand même fou le nombre de cases qu’il peut y avoir dans un tableur Excel », feint-il de s’extasier.

[Comme dans le cas de Jean] l’émiettement des tâches au bureau donne à beaucoup le sentiment d’occuper un emploi dénué de sens. Les « jobs à la con » sont-ils le mal du siècle ou seulement une étape dans la mutation du travail ?

Avec humour, Nicolas Santolaria propose plusieurs descriptifs pour des emplois « idiots » du futur – pas si éloignés, hélas, de la réalité.

LEAD IMPLEMENTATION ARCHITECT – Votre rôle est d’effectuer une veille constante sur l’émergence de nouvelles technologies disruptives et de les intégrer à l’architecture réseau de la multinationale pour laquelle vous travaillez, afin qu’elle garde la souplesse opératoire d’une jeune start-up. Vous êtes le stratège d’une guerre technologique qui ne dit pas son nom, et le seul à connaître les plans de la Babel informatique que vous avez édifiée. En vrai, vous jouez à Clash of Clans en buvant du maté.

CUSTOMER IDENTITY PLANNER – Steve Jobs l’avait bien compris : il ne suffit pas d’inventer le produit, il faut également conceptualiser le client qui va avec. Grâce à des solutions de Customer design, vous établissez les profils qui permettront un écoulement fluide des marchandises et, en étroite collaboration avec le département de growth hacking, vous tentez d’accélérer leur éclosion. Votre fierté ? Avoir favorisé l’émergence des « décroissants compulsifs ». En vrai, vous profitez de votre temps libre pour faire votre arbre généalogique (vous êtes déjà remonté jusqu’à 1567!).

Comment de tels emplois peuvent-ils émerger dans une économie pourtant axée sur la productivité ? David Graeber, anthropologue à la London School of Economics, et introducteur du terme « bullshit jobs » dans un article publié en 2013, s’étonne ainsi de la bureaucratisation croissante du monde du travail :

Dans la théorie économique du capitalisme […], la dernière chose que le marché et l’entreprise sont censés faire, c’est de donner de l’argent à des travailleurs qui ne servent à rien. C’est pourtant bien ce qui se passe ! La plupart des gens travaillent efficacement pendant quinze heures par semaine environ, comme l’avait prédit Keynes, et le reste du temps, ils le passent à critiquer l’organisation, organiser des séminaires de motivation, mettre à jour leurs profils Facebook et télécharger des séries télé.

Pour l’AFCIA, les « jobs à la con » sont probablement révélateurs d’une tendance de l’économie à s’organiser de manière à exclure progressivement le facteur humain. A côté de la forme d’exclusion explicite que constitue le chômage, se développe une autre voie consistant à attribuer des « emplois fictifs » sans réel intérêt ni pour l’employé, ni même pour l’employeur. Car si les métiers peu épanouissants ne datent pas d’hier, la nouveauté réside désormais dans ce qu’ils n’ont pas, ou très peu, d’utilité pour l’entreprise. Contre toute logique économique, les dirigeants les tolèrent ou les favorisent sans doute pour la bonne raison qu’ils sont eux-mêmes déconnectés de la réalité humaine de leur firme, et ne s’intéressent que très marginalement à l’expérience vécue par leurs collaborateurs.

En revanche, s’il est une leçon que réaffirme l’analyse du « Monde » avec force, c’est que chacun veut un travail qui donne un sens à sa vie. Telle est la conviction profonde de l’AFCIA, et l’origine de son engagement contre un processus qui cherche à  frustrer l’être humain de ce besoin et de ce droit fondamentaux.