« L’impact de l’IA sur l’emploi va être gigantesque. Ça commence à m’angoisser pas mal, je n’en dors plus de la nuit »

Daron Acemoglu, Prix Nobel d’économie 2024

L’AFCIA a publié dès mars 2024, une analyse critique des impacts potentiels de l’IA sur le chômage et les inégalités. A l’époque, la plupart des économistes étaient sceptiques, expliquant que les premières expériences d’IA en entreprise n’étaient pas concluantes. Leur discours «  l’IA va plutôt faciliter la vie des salariés que les remplacer ». Mais le vent tourne, et face aux derniers développements de l’IA « agentique » et aux difficultés croissantes d’embauche des jeunes diplômés observés dans certains secteurs, au niveau de la programmation et des services au clients en particulier, les économistes sonnent désormais l’alarme.

C’est un virage spectaculaire. Daron Acemoglu prestigieux économiste du MIT, qui passait pour l’optimiste de la communauté de l’IA, a signé en juillet 2026 une tribune alarmiste aux côtés de quinze autres prix Nobel et de centaines d’économistes et de spécialistes du secteur(dont Yann Le Cun en France). La cause : l’arrivée des Agents IA, ces systèmes capables de gérer des tâches informatiques de bout en bout.

Cette tribune déclare que «  L’IA pourrait devenir radicalement plus puissante au cours des dix prochaines années. Cela pourrait entraîner une transformation sans précédent de notre économie, plus importante que la Révolution industrielle, mais se déroulant sur une période nettement plus courte. Cela pourrait comporter des risques, notamment des suppressions d’emplois à grande échelle, mais aussi offrir des opportunités telles qu’une amélioration significative du niveau de vie… »

L’inquiétude de Daron Acemoglu, interrogé par France Inter le 31 aout, ne porte pas seulement sur le nombre de postes susceptibles de disparaître, mais aussi sur la nature de la transformation car dans ces conditions, les sociétés pourraient être tentées de vouloir remplacer les travailleurs plutôt qu’augmenter leurs capacités. 

Il s’agit d’un virage pour cet économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui s’était montré optimiste jusque-là, adoptant une position « rassuristes » à contre-courant du catastrophisme. En 2024, il avait ainsi publié une étude estimant uniquement à 5%, la part des postes menacés par l’IA d’ici 2035. Dans le même temps, l’OCDE misait sur un quart, et le FMI l’évaluait à 40% Le spécialiste avait même affirmé : «5%, ce n’est pas ce que j’appelle une révolution économique.».

Il déclare aujourd’hui : « Vous savez j’ai fait cette étude il y a deux ans. Si vous m’aviez posé cette question il y a un an, je vous aurais dit, oui cette estimation tient toujours. Mais depuis, nous voyons les agents IA se déployer et ça, ça change la donne… Et, du coup, si je devais refaire mes calculs aujourd’hui, en prenant en compte l’impact de l’IA agentique, je pense qu’il faudrait revoir cette estimation. Oui, l’impact serait plus important”.

De 5 %, l’impact passerait à 8 ou 9 %. Pas un détail : c’est quasi doubler son estimation. Et il avoue : « Ça commence à m’angoisser. Il m’arrive de ne pas dormir la nuit en pensant aux conséquences énormes que tout ça va avoir et à quel point nous n’y sommes pas du tout préparés. »

Dans une tribune intitulée Why we must stop talking about artificial general intelligence — and instead build ‘pro-worker’ AI («Pourquoi nous devons cesser de parler d’intelligence artificielle générale — et construire plutôt une IA « favorable aux travailleurs») et publiée dans Nature le 21 août, il explique sa préoccupation :

« On entend généralement par « AGI » un système d’IA capable d’égaler, voire de dépasser, les capacités humaines dans la plupart des tâches présentant un intérêt économique. Dans un tel scénario, l’automatisation du travail ne se limiterait pas à certains secteurs d’activité ou à des tâches routinières.

Au contraire, les machines prendraient le relais dans de nombreux types de travail, y compris dans des professions hautement qualifiées. Les conséquences de ce remplacement de la main-d’œuvre humaine seraient sans précédent.

Des études sur le marché du travail américain suggèrent que, depuis 1980, l’automatisation a joué un rôle crucial dans l’aggravation des inégalités en réduisant la demande de main-d’œuvre chargée d’effectuer des tâches routinières. L’adoption de robots industriels dans le secteur manufacturier en est un exemple flagrant : les données montrent que, bien que la productivité ait augmenté, bon nombre des communautés les plus exposées à l’automatisation ont connu une baisse de l’emploi et des salaires.

La dynamique déjà observable avec les robots industriels est susceptible de s’intensifier à mesure que l’adoption de l’IA se généralise. L’enjeu n’est pas seulement la prospérité partagée, mais aussi notre système démocratique. Les sociétés ne peuvent rester stables si un grand nombre de personnes sont exclues des opportunités économiques.

Cependant, cette issue n’est pas inévitable. La technologie n’a pas de finalité sociale prédéterminée, pas plus qu’elle n’impose un avenir unique. Cela vaut tout particulièrement pour l’IA, qui englobe toute une gamme de technologies. L’accent est actuellement mis sur l’automatisation : remplacer le travail humain partout où cela est possible.

Pourquoi existe-t-il actuellement si peu d’exemples d’outils d’IA au service des travailleurs ? La réponse tient en partie à des raisons économiques : l’IA axée sur l’automatisation s’est avérée rentable pour les entreprises concernées. Mais la trajectoire actuelle est également façonnée par l’idéologie. Une grande partie de l’essor de l’IA a été portée par un groupe homogène de personnes influencées par une idée commune — inspirée en partie de la philosophie et de la science-fiction — selon laquelle les machines finiront par surpasser et supplanter l’humanité.

La société doit s’unir pour orienter le développement de l’IA dans une direction différente. (…)

Mais avant tout, nous avons besoin d’un débat lucide sur ce que l’IA peut faire et ce que nous voulons qu’elle fasse. L’avenir de l’IA ne devrait pas être déterminé par les rêves d’un petit groupe de technologues, mais par des choix démocratiques concernant le type de société que nous souhaitons construire.« 

Tout ceci démontre que les experts qu’écoutent nos gouvernements n’arrêtent pas de changer d’opinion et ne savent pas mieux que simples citoyens ce qui est en train de se produire dans la vie de tous les jours. Le bon sens est parfois plus utile que de nombreuses équations…. Dans un contexte de changement rapide et de grande incertitude, ne vaut-il pas mieux envisager le pire et faire preuve d’une grande prudence ? Qui sera responsable si des catastrophes sociales ou technologiques se produisent ? Il est temps de dire STOP.


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