L’IA, une menace pour l’emploi et pour notre système social

Christian Castellanet

Le nouveau robot Digit d’Amazon

Sans changement radical de notre modèle économique actuel, il y a fort à parier que le choc de l’IA sur le monde du travail va se traduire d’une part par la montée du chômage, d’autre part par la poursuite et l’aggravation du déclassement de nombreux professionnels qualifiés, incluant techniciens, ingénieurs, gestionnaires et professions libérales, forcés d’accepter des emplois de service peu qualifiés et mal payés, de type « services à la personne », la croissance des inégalités entre salariés, et une augmentation spectaculaire des profits et du capital des multinationales de la Big Data.

Les derniers développements de l’IA générative provoquent beaucoup d’intérêt de la part des responsables d’entreprise[1], qui y voient une source de gain de productivité importante, mais aussi beaucoup d’inquiétudes du côté des salariés. La grève des scénaristes et des acteurs du cinéma d’Hollywood a montré à quel point le monde de l’art se sentait menacé. Grace à une mobilisation massive, les scénaristes ont obtenu des garanties sérieuses de limitation du recours à l’IA par les grands studios[2]. Mais combien de secteurs disposent aujourd’hui d’une telle capacité de réaction syndicale ?

Certes, la question n’est pas nouvelle. La révolution industrielle, puis l’automatisation et la révolution informatique ont déjà fait disparaître la plupart des emplois manuels dans l’industrie ou l’agriculture. Mais les emplois qualifiés des cadres et ingénieurs semblaient relativement protégés.  Avec l’IA générative[3], les capacités de perception et de compréhension de l’environnement, de reconnaissance visuelle, de capacité de compréhension et de production de langage écrit et parlé, ont d’ores et déjà dépassé les humains en terme de précision.

 Les IA peuvent donc désormais les remplacer dans des tâches plus complexes supposant une adaptation à des environnements variables. Ce sont dès lors aussi la plupart des emplois qualifiés qui vont se retrouver en concurrence avec l’IA, depuis les médecins, les professeurs, les designers, en passant par les policiers, les pilotes d’avion, les militaires, les producteurs de série télévisées, les journalistes….  On sait déjà que des IA ont réussi avec succès l’examen du barreau (pour devenir avocats) et un examen d’ingénieur. Dans les deux cas cela montre qu’elles peuvent résoudre des problèmes concrets, d’ordre professionnel, aussi bien ou mieux que ne le ferait un avocat ou un ingénieur, mais surtout plus rapidement et à un coût bien moindre.  Certes l’avocat restera peut-être nécessaire pour une plaidoirie basée sur la capacité de provoquer l’empathie des jurés en cours d’assise, mais si l’on s’en tient à l’argumentation juridique et à l’analyse de la jurisprudence qui font sans doute 80% de son travail, l’IA fera mieux et beaucoup moins cher que lui. De même l’ingénieur qui doit planifier un chantier pourra être très vite supplanté par la machine. L’IA n’étant pas infaillible, il faudra sans doute faire contrôler les résultats par des humains expérimentés, mais là où il y avait besoin de 4 ingénieurs ou architectes, un seul suffira à la tâche. L’expert en IA Kai-Fu Lee prévoyait dès 2022 (dans l’IEEE Spectrum  33) de fortes perturbations pour les 15-20 prochaines années dans le marché du travail avant une stabilisation. Cette période sera selon lui marquée par le remplacement brutal de personnes mises en concurrence avec des IA et pour qui une reconversion professionnelle vers un métier de la tech sera impossible. Kai-Fu Lee imagine à court terme une combinaison entre un humain super-ingénieur (qualifié d’architecte) et des IA travaillant sous sa supervision. Comme il le souligne, ces emplois seront rares et réservés uniquement pour les ingénieurs expérimentés. Ces architectes font irrémédiablement penser aux postes actuels de managers d’équipe auxquels les ingénieurs se destinent après une première partie de carrière. C’est cette première partie de vie professionnelle qui risque d’être la plus affectée, voire de disparaître. En effet, il faut imaginer dans les tests de recrutement et les périodes d’essai, les jeunes ingénieurs mis en compétition face à une IA. Pour les nombreux perdants, l’impact pourra être dévastateur après de longues études et les longs processus de recrutement[4]… Les médecins, qui font de plus en plus de téléconsultations où ils se contentent de poser quelques questions et de prescrire des traitements ou examens standards pourront également être en grande partie remplacés par une IA qui feront mieux et surtout moins cher qu’eux. On a vu aussi que des images ou musiques créées par des IA ont remporté la préférence du public sur des œuvres créées par des graphistes ou compositeurs humains…  

Des élèves du secondaire ou des prépas ont d’ores et déjà décidé d’arrêter leurs cours particuliers en constatant que ChatGPT répondait mieux à leurs questions. Organiser des cours par correspondance interactifs va devenir très facile, dès lors qu’il s’agit de transmettre des connaissances et des savoirs faire, l’IA pourra le faire mieux et moins cher que les professeurs humains. Le seul avantage des humains restera sans doute dans l’enseignement de la sociabilité et le partage des valeurs éthiques, domaine dans lequel ils ont cependant de plus en plus de difficulté à faire passer leurs messages, mais même cela n’est pas certain puisque certaines entreprises développent déjà des IA « empathiques » comme Pi (développé par Inflexion AI)… 

A l’autre extrémité de l’échelle, les développements de l’IA vont considérablement accélérer le remplacement des ouvriers et employés par des robots. Certes, l’automatisation ne date pas d’hier, et elle s’est imposée sur les chaines de production pour des tâches répétitives. Mais les tâches demandant une certaine adaptation au contexte, qui avaient résisté, sont maintenant menacées.  Les caissières sont déjà massivement remplacées par des machines, on voit se développer des robots de nettoyage qui vont remplacer les techniciens de surface (dans le métro notamment), la surveillance pourra se faire de plus en plus par des IA travaillant sur vidéos avec reconnaissance faciale, comme c’est déjà prévu pour les JO de Paris. L’autorisation de véhicules autonomes pour remplacer les taxis, les camionneurs et les livreurs n’est qu’une question de quelques années. Les taxis autonomes sont déjà autorisés depuis plus d’un an à San Francisco, où l’un  d’entre eux a été brûlé par une foule en colère le 10 février 2024. Selon la Compagnie Waymo, filiale de Google, sur 700.000 courses déjà effectuées par ses taxis autonomes, les taux d’accident signalés à la police ont été réduits de 57% par rapport à ceux des conducteurs humains   On prévoit aussi le remplacement des cuisiniers et serveurs assez rapidement, cela sera évidemment plus facile pour les chaînes de fast food produisant des menus très standardisés que pour les restaurants étoilés, mais n’est- ce pas la tendance actuelle des consommateurs ?

En 2017, des chercheurs de l’Université d’Oxford ont interrogé 352 spécialistes de l’IA et de l’apprentissage automatique. Les chercheurs ont prédit que les machines seront meilleures que les humains dans le domaine de la traduction de langues d’ici 2024, qu’elles seraient capables de rédiger des essais d’ici 2026, se conduire des camions d’ici 2027 et travailler dans le commerce et la vente en 2031. Selon les spécialistes, il y a 50 % de chance pour que l’intelligence artificielle dépasse les humains dans tous les domaines en seulement 45 ans (donc d’ici 2060) et qu’elles remplacent tous les emplois humains en 120 ans[5].  Certains pensent cependant que cela pourrait être plus rapide, et l’on voit que l’IA a déjà été plus rapide (pour la rédaction des essais notamment).

Bien entendu il s’agit de projections subjectives, tout à fait discutables puisque ne reposant que sur leur expérience et leur intime conviction. A cela, beaucoup répondent que tout ceci est très exagéré, que l’IA est incapable de remplacer l’homme dans la vraie vie, et qu’il y aura toujours besoin d’un humain pour contrôler le travail des robots. Ils ajoutent que toutes les prévisions passées sur l’imminence du remplacement des travailleurs par l’IA se sont avérées fausses, en particulier concernant la mise au point des voitures autonomes, faussement annoncée comme imminente dès …

Les économistes aussi se sont intéressé à l’impact de l’automation et de l’IA sur les emplois. Ils ont essayé d’adopter une méthode plus scientifique, en essayant d’estimer quelle proportion des tâches actuellement effectuées par les travailleurs pourraient être effectuées dans l’état actuel des connaissances, par des IA.

Mac Kinsey, pour commencer, a calculé en 2017 dans leur rapport « “A Future that Works: « Automation, Employment, and Productivity ” le pourcentage des tâches susceptibles d’être automatisées dans l’état actuel des connaissances pour 800 professions. Ils ont pris en compte 2000 activités de base (sur la base d’O*Net, la base de donnée des EUA), et pour chaque activité l’ont décomposée en 18 compétences allant de la perception de l’environnement aux interventions physiques, en passant par les capacités cognitives (analyse et décision), sociales et émotionnels, et de communication par le langage. Sur la base des opinions des experts, ils ont estimé pour chacune de ces capacités et activités quelles étaient celles susceptibles d’être automatisées, puis les ont pondérées en fonction du nombre d’emplois.

Le résultat : Ils estiment que 46 % du temps de travail peut être remplacé par des machines aux Etats unis, principalement dans la collecte de données, le traitement des données et la réalisation de tâches répétitives ou prédictibles, 47% en Europe, mais aussi 51 et 52% en Chine et en Inde.  


Sur la base de divers scenarios hypothétiques, ils estiment que la moitié de ce potentiel pourrait être atteint en 2055, donc en 35 ans (au plus tôt en 2035, au plus tard en 2065).   Ils pensent cependant, de manière très optimiste, et sans vraiment de discussion, que cela ne devrait pas poser de problème aux salariés qui retrouveront des emplois dans de nouveaux secteurs, mais insistent sur le potentiel de ces technologies pour améliorer la productivité et le PNB, de 0,8 à 1,4 % par an selon les scenarios.   

En 2019, une équipe de recherche du Think Tank Brookings (Muro, Maxim et Whiton) [6]a appliqué ces scores à une base de donnée étatsunienne fournissant des statistiques sur l’ensemble des emplois aux Etats Unis. Leur conclusion confirme les estimations de MC Kinsey : 46% des tâches actuelles de l’ensemble des employés des Etats Unis sont automatisables.  Sont particulièrement affectés, tous les emplois peu qualifiés et peu payés. Ils observent qu’il s’agit avant tout des emplois basés sur des tâches répétitives, en particulier au niveau des emplois industriels (59%), du transport et stockage (58%), de l’agriculture (57%), mais aussi du commerce de détail (53%), du secteur banque assurance (42%). Sont par contre relativement épargnés les emplois plus qualifiés, basés sur des activités non routinières et demandant une certaine créativité, de même que certains emplois moins bien payés faisant appel à une intelligence sociale et affective. Cela concerne les enseignants (27%), les professions de santé (36%) et les managers (34%).  Ils signalent toutefois que le développement de l’IA va permettre d’automatiser des professions jusque-là épargnées, parce que moins routinières, par exemple les conducteurs de bus, de taxi, les serveurs de restaurant ou les emplois du bâtiment.  En se basant ensuite sur une règle assez contestable, qui serait que seuls les emplois automatisables à plus de 70 % sont menacés de substitution ils estiment que 25% des emplois actuels des USA (soit 36 millions de postes) pourraient disparaître dans les prochaines décades.

 Il est vrai qu’ils signalent que rien ne garantit que toutes les taches automatisables le seront, ni surtout à quel rythme cela se fera.  Par contre ils anticipent la poursuite des tendances observées au cours de 40 dernières années[7], qui se sont traduites par l’augmentation des écarts de revenus entre les travailleurs les moins qualifiés et les mieux qualifiés, mais surtout par une baisse relative des revenus et des emplois de la classe moyenne, due en particulier à la forte réduction des emplois administratifs (Par exemple les caissiers, secrétaires, comptables…), qui a obligé une partie croissante des personnes avec un bon niveau d’éducation à accepter des emplois de service mal payés.

En mars 2023, des analystes de Goldman Sachs[8] évaluent à leur tour l’impact de l’IA sur les emplois (et sur la productivité et la croissance économique[9], mais cette fois en prenant en compte les progrès rapides des IA génératives, en particulier Chat GPT, DALL-E et LaMDA. Ils observent que l’IA surpasse désormais les humains en matière de reconnaissance des images, et de compréhension des textes, et que cela augure d’un nouveau coup d’accélérateur aux possibilités d’automatisation des tâches, d’ailleurs confirmé par la croissance rapide des investissements des entreprises dans l’IA.

Pour estimer l’impact sur l’emploi, ils se sont appuyés sur des bases de donnée américaines (O*Net) et européennes (ESCO) qui détaillent les tâches effectuées par 900 professions, en les catégorisant de 1 à 7 selon qu’il s’agit de tâches simples ou complexes. En considérant que les robots et l’IA peuvent se charger des taches de moindre complexité (Niveau 1 à 4), cela leur permet d’estimer la proportion du travail substituable dans chaque profession[10].  Ce qui est tout à fait notable, c’est qu’ils décident de ne s’intéresser qu’à 13 types d’activité sur 39[11], plus susceptibles d’être affectés par l’IAG, en éliminant les activités manuelles ou en extérieur.

Et là, les résultats sont très différents de ceux de Brookings et Mc Kinsey. Ils estiment que 25% des emplois sont substituables par l’IA aux USA et en Europe, ce qui est donc plus faible que Brookings, mais cela se comprend, comme ils le notent eux-mêmes, du fait qu’ils se sont focalisés sur les applications de l’IAG et non sur les autres formes d’automatisation.

Mais par contre, parmi les emplois les plus menacés, on trouve désormais les emplois juridiques (44% de leurs taches seraient automatisables), les ingénieurs et architectes (37%), les chercheurs (36 %), les managers (32 %), les informaticiens (29%), les artistes (22%). Par contre, seulement 11% des emplois industriels et des emplois du transport.  Il y a donc inversion des effets, ce sont cette fois les emplois les plus qualifiés qui sont les plus menacés.  Il faudrait donc ajouter cet effet IAG aux estimations précédentes pour avoir une idée de l’impact potentiel de l’IA sur les emplois.  [12]  Le fait que ce sont les emplois les plus qualifiés qui sont désormais concurrencés par l’IAG est confirmé par une autre étude, celle du Pew Research Center : les employés ayant un niveau licence sont deux fois plus exposés à un haut niveau de concurrence avec l’IAG (pour 41 % d’entre eux) que ceux n’ayant qu’un niveau d’études primaire (19%)[13].

En ce qui concerne l’impact sur les salariés, Goldman Sachs estime, toujours aussi arbitrairement, que seuls les salariés dont plus de 50% de leurs tâches sont substituables risquent de perdre leur emploi, ce qui les amène au chiffre de 7% des salariés menacés aux Etats Unis ; ils pensent que la plupart vont retrouver du travail dans de nouveaux secteurs. A l’appui de cela, ils rappellent que le même phénomène s’est produit dans le passé, et que par exemple 60% des emplois existants en 2018 le sont dans de nouveaux métiers qui n’existaient pas en 1940. Ils supposent que comme lors de la première révolution industrielle, beaucoup d’emplois vont disparaitre, mais de nouveaux vont être créés, selon le processus de « destruction créatrice » théorisé par Schumpeter

Pourtant, de leur aveu même, cette belle théorie ne fonctionne plus depuis le début des années 80, le nombre de travailleurs ayant perdu leur emploi dans les secteurs anciens (environ 0,7 % par an) étant devenu le double de ceux en ayant obtenu un dans de nouveaux secteurs (0,35 % environ[14).   Sur 40 ans, cela signifie que 14% des salariés ont perdu leur emploi du fait de l’automatisation, mais n’en ont pas retrouvé un dans les nouveaux secteurs.



Les sceptiques, bien représentés par Romaric Godin[15], font un certain nombre d’objections aux prévisions selon eux exagérées d’impact de l’IA sur les emplois :

  • « Les prévisionnistes ne sont pas neutres », ils ont un intérêt à faire miroiter des perspectives mirobolantes de gain de productivité et de profits pour entretenir la bulle spéculative autour de l’IA.  On peut bien sûr partager ce scepticisme vis à vis de l’objectivité de Goldman Sachs, Mac Kinsey, ou d’Elon Musk dans cette affaire. Mais la question est : quel intérêt ont-ils à mettre en garde contre les conséquences de l’IA en terme d’emploi, jusqu’à prôner la mise en place de revenus universels ? Comment expliquer que d’autres actionnaires de la Tech, au premier rang Bill Gates, minimisent au contraire tout impact sur les emplois ? C’est aussi négliger le fait que d’autres chercheurs, a priori moins liés à la finance technologique, arrivent aux mêmes conclusions, comme c’est le cas d’Oxford Institute ou de Brookings. Quoi qu’il en soit, tant qu’on n’a pas d’autres économistes qui s’attaquent à cette question, quitte à critiquer les modèles utilisés et à refaire les calculs, on n’a pas d’autres sources pour faire ces estimations.
  • « L’IA n’est pas vraiment intelligente », et ne pourra jamais remplacer l’homme, en ce qu’elle n’a pas de conscience, se comporte comme un perroquet, etc.  De plus elle fait des erreurs. Sur ce plan, on aurait tendance à dire que c’est un débat sur le sexe des anges IA, en réalité peu importe du point de vue de l’économiste.  Nul ne dit que l’IA va entièrement remplacer tous les hommes dans toutes leurs activités à court terme, par contre ce qui importe c’est bien d’étudier quelle part des activités (ou tâches) actuelles des travailleurs l’IA peut remplacer aujourd’hui, compte tenu de ses caractéristiques, y compris le fait qu’elle peut faire des erreurs et doit donc être supervisée par un humain.
  • « L’IA n’a pas de compétences sociales, donc la plupart des usagers ne souhaitent pas y avoir affaire ». Il est peut-être vrai que les plupart des humains préfèrent « dans l’absolu » avoir affaire à un humain qu’à une machine (et encore..). Mais dans la pratique, combien de consommateurs préfèrent faire leurs achats via Amazon que d’aller chez le commerçant du coin, ou utilisent AirBnB plutôt que d’aller dans un vrai hôtel ? Parce que c’est moins cher, plus pratique, etc…  Combien sont prêts à payer un traducteur en chair et en os plutôt que de passer par Deeple ou un autre traducteur automatique ? 
  • De plus, l’IA est tout à fait capable de simuler des sentiments, de manifester de l’empathie, on l’a bien vu avec le développement des partenaires amoureux virtuels. Elle est programmée pour paraître aimable, compréhensive, et donc de nombreux usagers préfèrent d’ores et déjà dialoguer avec une IA qu’avec un humain plus ou moins maussade. La prochaine génération d’IA seront « interactives ».
  • « Les prévisions des experts sont souvent fausses », on a déjà annoncé que la voiture intelligente serait opérationnelle dès 2017, et d’ailleurs même Goldman Sachs reconnaît qu’il y a un grand degré d’incertitude sur le rythme d’adoption de l’IA dans les entreprises. C’est un peu une évidence, nul ne sait à quel rythme la substitution aura lieu, ce sera fonction du coût des investissements nécessaires et de l’avantage compétitif des entreprises qui y auront recours, et bien sûr aussi de la résistance que les travailleurs pourront mettre en œuvre. Remarquons tout de même que les coûts d’investissement dans l’IAG sont pour le moment très modestes, chacun pouvant utiliser ChatGPT de manière illimitée pour 20 €/ mois, rien à voir avec le coût des robots sur les chaines automobiles, même en prenant en compte le coût d’investissement initial en expertise managériale pour réorganiser le travail avec l’IA; que dans le contexte ultralibéral actuel, les capacités de résistance des travailleurs et de leurs syndicats sont plutôt limitées, comme on l’a vu avec les délocalisations industrielles pendant les 40 dernières années ; qu’enfin l’hypothèse de Goldman Sachs  selon laquelle « seuls les salariés dont plus de 50% de leurs tâches sont substituables risquent de perdre leur emploi » semble extrêmement optimiste, on imagine mal comment une entreprise employant plus de 3 salariés sur une fonction donnée pourrait accepter par pure philanthropie de les garder indéfiniment alors qu’un gain de productivité de 40% permet d’accomplir les mêmes taches avec 2 employés, et donc de diminuer ses coûts de 33 %, ou même de 28 % si on considère que le coût de l’IA  représente 5% des salaires et charges.  On peut donc en conclure que les prévisions de Goldman Sachs sont plutôt optimistes, le nombre d’emplois qui risquent de disparaître se situe quelque part entre les 7 % annoncés et 50%.

Les partisans de l’IA mettent tous en avant la promesse de création de nouveaux emplois qui remplaceront ceux qui auront été détruits, en se basant sur l’histoire : selon eux, les prévisions pessimistes des opposants à la mécanisation (les luddistes) puis à l’informatisation se sont révélées fausses.  Nous avons vu plus haut que pour ce qui est de l’informatisation et de la robotisation depuis les années 80, ce n’est pas tout à fait vrai non plus.  Quoi qu’il en soit, ce n’est pas parce qu’un phénomène a été observé deux ou trois fois de suite dans l’histoire qu’il sera toujours vérifié dans l’avenir.

On peut en l’occurrence sérieusement douter de cette « destruction créatrice », en tout cas à moyen terme ; car ce ne sont plus seulement les travaux manuels plus ou moins pénibles qui sont concernés, ce sont tous les emplois demandant une intelligence logique.  Le rythme du changement et le choc technologique va être plus rapide et massif que ceux des révolutions industrielles précédentes, à moins que des politiques de régulations très fortes ne soient mises en place pour limiter, interdire ou taxer lourdement l’utilisation des IA dans de nombreuses fonctions.  Sur le plan de l’emploi, le choc sera sans doute très fort. En admettant que les IA permettent à un avocat de traiter 5 fois plus de dossiers, ou à un médecin 5 fois plus de patients, en gardant la fonction « noble » du dialogue attentif et de l’écoute active du patient, qui deviendront les 4 docteurs ou avocats qui ne seront plus nécessaires ? Comme le dit Yuval Hariri, l’auteur d’ « Homo deus »[16] « Il est hautement probable que les algorithmes et les robots assumeront non seulement des emplois industriels mais aussi des prestations de service. A quoi sert un chauffeur de poids lourd si des véhicules autonomes font le travail à moindre coût et de manière plus sûre ? Parmi les métiers menacés figurent aussi les représentants de commerce, les courtiers en bourse et les employés de banque. Enseignants et médecins ont aussi du souci à se faire. (..) Je doute qu’un camionneur quinquagénaire sans emploi puisse être aisément recyclé en designer de réalité virtuelle. Le problème est la vitesse inouïe du progrès. Naguère, des innovations techniques comme l’imprimerie ou la machine à vapeur se diffusaient très lentement, la société et le politique avaient le temps de s’adapter aux réalités nouvelles. »

Sans des mesures politiques et sociales extrêmement fortes[17], en fait sans changement radical de notre modèle économique actuel, il y a fort à parier que le choc de l’IA sur le monde du travail va se traduire d’une part par la montée du chômage, d’autre part par la poursuite et l’aggravation de ce qu’on a déjà observé depuis les années 80, c’est à dire le déclassement de nombreux  professionnels qualifiés, incluant techniciens, ingénieurs, gestionnaires et professions libérales, forcés d’accepter des emplois de service peu qualifiés et mal payés, de type « services à la personne »,  la croissance des inégalités entre salariés, au profit d’une petite minorité de super professionnels assistés par les  IA,  et une augmentation spectaculaire des profits et du capital des multinationales de la Big Data.

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NOTES ET RÉFÉRENCES


[1] Selon le « Generative AI Radar » publié par la compagnie Infosys en 2024, la France et l’Allemagne sont en tête de l’adoption de l’IA générative en Europe. 50% des entreprises de ces pays auraient déjà déployé de l’IA générative, mais seulement 10% en auraient tiré une valeur commerciale au 13 décembre 2023. Un chiffre qui s’explique par une nécessaire phase d’expérimentation et qui ne devrait pas dissuader les organisations de doubler leurs dépenses en IA générative au cours de l’année 2024, signe d’une solide confiance en son potentiel.  Les dépenses d’investissement en IA estimées en 2023 sont de 1,3 Milliards d’Euros en Europe, et 3,3 Milliards aux USA. Source : sondage Infosys Knowledge Institute auprès de 1 000 répondants issus d’entreprises de 11 pays d’Europe occidentale, décembre 2023 https://www.infosys.com/services/data-ai-topaz/gen-ai-radar-eu.pdf

[2] Selon Le Monde du 27 septembre 2023, « Le compromis montre que les studios ont cédé à la plupart des revendications portées par le syndicat et semble dessiner une victoire des scénaristes. Il inclut notamment une prime lorsqu’une série ou un film rencontre un certain succès sur une plate-forme de streaming, c’est-à-dire lorsque « 20 % ou plus des abonnés nationaux du service » visionnent la production « dans les quatre-vingt-dix premiers jours de sa sortie ».  En matière d’intelligence artificielle, les scénaristes ont également obtenu des garanties pour ne pas se faire remplacer par des robots. L’accord leur permet de retravailler des scripts initialement générés par une IA, tout en étant considéré comme l’unique auteur de ce travail, et donc sans être moins rémunéré. Une clause prévoit également que « l’exploitation du matériel des scénaristes pour former l’IA est interdite ». Autrement dit, des robots ne pourront pas être nourris par des scripts de créateurs syndiqués pour améliorer leurs capacités narratives. Un point sur lequel les studios étaient longtemps restés silencieux. ».
Les acteurs ont également obtenu des garanties le 9 novembre 2023, après 118 jours de grève : « L’accord garantit également aux acteurs une meilleure protection contre l’usage excessif de l’intelligence artificielle. L’objectif ? Faire en sorte que leur image ne puisse pas être utilisée à leur insu et qu’aucune intelligence artificielle ne se substitue au travail des artistes. « Pour la première fois, un consentement éclairé et des garde-fous en matière de rémunération équitable seront mis en place pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans notre industrie », a déclaré le négociateur en chef, Duncan Crabtree-Ireland. Concrètement, chaque acteur devrait recevoir un paiement équivalent au temps d’écran et au type de prestation réalisé par sa réplique numérique. » (Source : Vanity Fair, 9 nv 2023)

[3] De plus, ce mouvement est encore accéléré par l’extension exponentielle des données collectées à tout moment par toutes sortes de capteurs, en particulier sur les smartphones et autres objets connectés, stockées sur les gigantesques data centers des GAFAM (et des services gouvernementaux qui travaillent en étroite synergie avec eux), accessibles en temps réel aux IA et qui leurs permettent d’en savoir beaucoup plus sur leur environnement que n’importe quel humain.

[4) Cf Marius Bertolucci, L’Homme diminué par l’IA, Hermann 2023.

[5] Katja Grace, John Salvatier, Allan Dafoe, Baobao Zhang, Owain Evans, « When Will AI Exceed Human Performance? Evidence from AI Experts », arxiv.org, 24 mai 2017.

[6] Automation and Artificial Intelligence. How machines are affecting people and place. MARK MURO, ROBERT MAXIM, JACOB WHITON Metropolitan plicy Program. Brookings January 2019

[7] Une étude du National Bureau of Economic Research  (Acemoglu, Daron, et Pascual Restrepo. « Tasks, Automation, and the Rise in US Wage Inequality », 14 juin 2021. <https://doi.org/10.3386/w28920>,  parue en 2021 s’est intéressée aux revenus des travailleurs sur une période de 40 ans pour observer l’impact des outils informatiques sur les salaires. L’automatisation est déjà à l’origine de l’inégalité des revenus aux États-Unis. Les chercheurs affirment que 50 à 70 % des variations des salaires américains depuis1980 sont attribuables à la baisse des salaires des cols bleus qui ont été remplacés ou déclassés par l’automatisation. Également, l’étude nous apprend que les revenus des hommes sans diplôme d’études secondaires sont aujourd’hui inférieurs de 15 % par rapport à 1980.

[8] The Potentially Large Effects of Artificial Intelligence on Economic Growth (Briggs J., Kodani D., Pierdominico G.) Global economic analysis. Goldman Sachs. Mars 2023 https://www.key4biz.it/wp-content/uploads/2023/03/Global-Economics-Analyst_-The-Potentially-Large-Effects-of-Artificial-Intelligence-on-Economic-Growth-Briggs_Kodnani.pdf

[9] Avec un bel optimisme, ils estiment que l’IAG va permettre un gain de productivité de 1,5% par an, et un gain de 7 % du PNB américain, sans expliquer au demeurant comment ils arrivent à ces chiffres. Mais le message principal est que les décideurs publics et privés  ont intérêt à prendre rapidement le train de l’IA en marche, faute de quoi ils resteront sur le carreau, victimes de la concurrence de pays et d’entreprises plus dynamiques

[10] Il faut noter que la méthode qu’ils ont adoptée est très peu détaillée, ce qui fait que cette note n’a pas un caractère scientifique très marqué, de même que celle de Mc Kinsey… On est prié de les croire sur parole

[11] Ces 13 groupes d’activité concernent : La collecte d’information, la surveillance et le suivi, l’analyse des informations, leur synthèse, l’évaluation des performances, la mise à jour des connaissances, la communication adaptée à des publics variés, la planification et l’organisation du travail, les activités administratives.

[12] On ne peut pas simplement ajouter 46% et 20%, car pour certaines professions les impacts se recoupent sans doute. Il faudrait disposer des bases de données des deux études pour les fusionner. Mais sans grand risque d’erreur, on peut estimer que plus de 50% des emplois sont automatisables.

[13] Which U.S. Workers Are More Exposed to AI on Their Jobs? Rakesh Kochhar, Pew research Center, Juillet 2023. https://www.pewresearch.org/social-trends/2023/07/26/which-u-s-workers-are-more-exposed-to-ai-on-their-jobs/

[14] Chiffre approximatif estimé à partir du graphique, en l’absence des données chiffrées.

[15] « L’intelligence artificielle ne fera pas disparaître le travail, mais risque de le dégrader ». Mediapart, 8 avril 2023. 

[16] Yuval Hariri / Homo Deus – Homo deus – Une histoire de demain 
Interview par Guido Mingels, 2 mai 2017

[17] Qui pourraient être par exemple une réduction massive du temps de travail légal, la taxation des IA et des GAFAM pour alimenter des fonds destinés à financer des emplois verts et sociaux d’intérêt général, et le démantèlement des monopoles de ces mêmes GAFAM. 

La mise en place d’un revenu universel, qui a la faveur de certains oligotechnarques  tel Elon Musk, outre le fait que son financement n’est pas précisé (sans doute laissé aux bons soins des Etats, tout en préservant les profits de la Tech) risquerait de marquer l’acceptation d’une société à deux vitesses, avec une majorité d’assistés sans voix et sans pouvoir, et une minorité riche et active, un peu sur le modèle de la Rome décadente qui fournissait au « peuple vulgaire » du pain et des jeux  pendant que les nobles et les aristocrates géraient les affaires de l’Etat. Ce serait la fin du modèle démocratique hérité des Lumières.


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2 Comments

  1. Merci pour cet article precis et sourcé. Je dis souvent à mon fils « si ça te plait, plus tard tu pourrais faire tel métier » avant de me rendre compte que ce métier n’existera probablement plus d ici là…

    1. Oui, vous avez tout à fait raison. On sait que le marché du travail évolue rapidement, et qu’il va falloir faire preuve d’une grande flexibilité dans l’avenir. Mais la question qui se pose est : y aura t »il encore du travail pour tous ? Et ne va t’on pas assister à une division de la société entre une minorité hautement qualifiée et une majorité de RMIstes sommés de trouver un job quelconque pour justifier de leur existence ?

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