15/02/16 – Que peut Confucius contre les automates ?

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15/02/16 – Que peut Confucius contre les automates ?

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Charles-Edouard Bouée, président de Roland Berger,  cabinet de conseil en stratégie d’entreprise, s’est penché sur le problème de l’avenir de l’homme dans la civilisation des machines, dans son ouvrage « Confucius et les automates ».

Fort de sa connaissance des entreprises et des révolutions techniques en cours, l’auteur se livre à une description très complète d’un monde à venir dominé par les entreprises technologiques américaines et chinoises leaders du numérique, réunies au sein de ce qu’il appelle le « Septième Continent ».

Accélération des échanges et des processus industriels, mise sous surveillance généralisée des individus à des fins d’exploitation commerciale, intelligence artificielle entrant en concurrence avec l’intelligence humaine, robotisation, telles sont les tendances décrites en détail par Charles-Edouard Bouée, qui en souligne autant les attraits que les aspects inquiétants.

En fait, il ne cache pas que la révolution en marche constitue un véritable défi pour l’individu, condamné à devoir s’adapter à une réalité socio-économique qui s’évertue à l’en exclure.

Nous sommes face à un phénomène beaucoup plus complexe [que la crise économique de ces dernières années] qui fait que pour la première fois dans l’histoire de l’économie mondiale, une révolution technologique n’est pas synonyme de progrès social pour les générations futures, en tout cas pour celles qui ne sont pas en mesure de suivre des cursus scientifiques et techniques, ce qui est la majorité.

Le constat est exposé avec lucidité par un auteur que l’on ne peut pourtant pas soupçonner d’une hostilité de principe pour l’innovation. Ni de parti-pris contre le capitalisme ! Et pourtant, continue-t-il :

C’est comme si l’on revenait aux origines du capitalisme : très grande concentration de richesses chez les détenteurs du capital, paupérisation rampante des exclus du progrès technique.

Quel sera donc le recours contre la montée en puissance d’une nouvelle forme d’aliénation ? On pourrait penser qu’après avoir posé les prémisses avec tant de conviction, Charles-Edouard Bouée n’hésite pas à formuler la seule conclusion logique : se détourner au plus vite de cette voie sans issue. Las ! Il retombe au contraire dans le réflexe « c’est à nous de nous adapter ! » que nous avions déjà entendu de la part d’Alain Madelin.

Cela risque, à moyen terme, de ne laisser à une majorité d’êtres humains que le rôle de supplétifs des robots. [..] Un enseignement de meilleure qualité permettra à davantage de jeunes d’intégrer la nouvelle civilisation des machines et de susciter un boom de la création de start-up technologiques, dont on sait qu’elles sont le moteur de l’innovation.

Un boom de start-up technologiques ! Pour quoi faire ? Accélérer la course-poursuite ? Foncer plus vite encore vers le désastre ?

Pourtant, rien n’est perdu. Après ce faux départ, Charles-Edouard Bouée en vient enfin à formuler la thèse qui a donné son titre à l’ouvrage : le réapprentissage de la sagesse universelle, en suivant l’exemple illustre de Confucius.

Pour survivre au sein du nouvel âge des machines, l’Homme devra produire ce dont elles seront toujours incapables, quel que soit leur niveau d’intelligence : de l’amour des autres, du bonheur, de l’humour. Jusqu’à aujourd’hui, aucun laboratoire du monde n’a été capable de construire un robot qui rit. Le monde des machines ne rigole pas, il travaille sans relâche. Il ne joue pas, il « fabrique ». Il n’est pas solidaire, il est « connecté ». Cela laisse à l’homme des champs immenses où démontrer qu’il a sa place dans le nouveau monde des machines et que cette place est la première. Si les robots ne nous divisent pas, nous vaincrons…

Espérons que le mot d’ordre de Charles-Edouard Bouée sera entendu ! Mais alors, si la voie du salut passe par la « sagesse universelle », au carrefour des traditions confucéenne et kantienne, pourquoi donc ne pas le dire, M. Bouée, et appeler de vos vœux un enseignement public qui lui fasse la part belle, plutôt qu’au développement et à la diffusion des technologies numériques ?

 

 

« Confucius et les automates » (écrit en collaboration avec François Roche) est paru aux éditions Bernard Grasset.